Entretien avec le Doyen des Canuts – dit l’Ancien.

Nous avons le plaisir de recevoir aujourd’hui une personnalité de Lyon et des alentours, le doyen des canuts de la Croix-Rousse, appelé familièrement l’Ancien. Pour rappel, canut c’est le nom des tisseurs de la soie à Lyon.

Pour en revenir à notre invité, cet homme d’un âge très avancé, a été le témoin d’une quantité d’événements impressionnants qui se sont déroulés dans tout le Lyonnais. Il est une des mémoires vivantes de la Croix-Rousse et de Lyon. Patrick Huet l’a rencontré dans un de ces beaux jardins proches du « Gros caillou » (un lieu renommé dans tout Lyon).

Début de l’entretien avec l’Ancien.

Patrick Huet : Bonjour Monsieur. Tout d’abord, merci d’avoir accepté de me recevoir. Vous ne réservez pas le même accueil à tout le monde, je crois.

Le vieux canut : Ah ! ça oui, crénom d’un rat ! C’est que je suis du genre ronchon. Je n’aime pas trop qu’on vienne me taquiner avec des tas de questions comme le font les journaleux en quête de sensationnel.

Patrick Huet : Heureusement, je ne suis pas journaliste, mais écrivain. Mais dites-moi, comment faut-il vous appeler ? L’Ancien de la Croix-Rousse ? Le Vieux canut… ? J’avoue que je m’y perds.

Le vieux canut : On m’appelle l’Ancien par ici. Alors, autant continuer comme ça. Cela fait une éternité que je sillonne les pentes de la Croix-Rousse ainsi que le plateau. Ici, tout le monde me connaît et m’appelle l’Ancien. Alors, pas de chichi entre nous. L’Ancien cela me convient très bien, et puis cela donne une certaine allure, en définitive.

Patrick Huet : Vous êtes célèbre parmi les Lyonnais, mais également connu et respecté des tisseurs d’aujourd’hui et de tous les canuts. Ceci depuis bien des années, m’a-t-on dit.

Le vieux canut : Pour sûr ! Je suis né avant-guerre, du temps où l’on se déplaçait en carriole à chevaux. Les voitures à essence étaient rares et chères à l’époque. Et maintenant, c’est encore en train de changer. Les gones utilisent des trottinettes électriques. Ah ! Ça va plus vite qu’à pied, c’est vrai. Mais ont-ils encore suffisamment de cran pour vivre ce que j’ai vécu autrefois ? Comme tu dis, mon gars, j’ai traversé le siècle en étant à la pointe de toutes les aventures. L’adversité ne me fait pas peur, que ce soit la guerre, la vraie, celle où les militaires débarquent et tirent sur ceux qui refusent de se soumettre et les exécutent, ou que ce soit l’adversité orale quand il s’agit de défendre ses opinions, contre toute la peuplade des journaleux et des politiques sournois et mensongers.

Patrick Huet : Au sujet du « côté obscur » de la ville. Vous êtes un de ceux qui connaissent le mieux les souterrains de Lyon.

Le vieux canut : Les tunnels sous la Croix-Rousse n’ont pas de secrets pour moi. Je les parcours depuis tout jeunot, alors que je n’étais qu’un gamin qui apprenait la profession de tisseur. J’en connais toutes entrées. Le service de l’urbanisme de Lyon croit avoir répertorié tout le réseau des tunnels… les sots ! Il existe un deuxième niveau de souterrains trois mètres au-dessous de celui qui a été cartographié officiellement. Le réseau officiel (qui maintenant est interdit d’accès au public par la ville) s’appelle « les arêtes de poisson », à cause de son allure générale.

Mais le deuxième niveau est bien plus vaste. Il s’étend sous toute la ville et non pas que sur une portion limitée comme « les arêtes de poisson ». Il est constitué de plusieurs centaines de tunnels différents et comporte également des cavités que ceux dans la confidence préfèrent nommer des salles souterraines. À raison d’ailleurs, certaines sont si larges et si hautes qu’elles ont accueilli dans le passé plus d’un millier de personnes à la fois lors de rencontres exceptionnelles. Le Lyonnais lambda, c’est-à-dire la majorité des habitants de la ville, serait bien surpris de savoir qu’à six ou sept mètres sous ses pieds, il existe un réseau aussi formidable de souterrains.

Patrick Huet : J’ai entendu parler de combats dans ces tunnels. Qu’en est-il exactement ?

Le vieux canut : Ce n’est arrivé qu’une seule fois. Les différentes communautés qui se sont installées dans les tunnels et qui ont établi leur quartier dans les salles souterraines s’entendent très bien. Chacune s’est approprié un secteur. Cela remonte du temps où la ville subissait des oppressions qu’on voulait fuir. Les premières installations datent du Moyen-âge. Ces groupes (qui n’étaient encore qu’une poignée d’hommes et de femmes) avaient choisi de se mettre à l’abri des poursuites et de l’oppression qui s’accentuait au fil du temps. Alors, bien sûr, chaque groupe s’est entraidé. Cela a créé des liens. Comme le second réseau de souterrains est immense. Chaque groupe s’est choisi un secteur particulier. Et chacun vivait en bonne harmonie avec les autres. Jusqu’à ce que quelques-uns venus de l’extérieur ne nous créent des problèmes.

Patrick Huet : Vous attisez notre curiosité. Dites-nous en plus sur ces communautés. Qui sont-elles ? Y viennent-elles de temps à autre seulement ou continuent-elles à vivre dans ce labyrinthe souterrain à longueur d’année .

Le vieux canut : Hé ! Mon gars. Tu ne penses pas que je vais te révéler des secrets qui ne m’appartiennent pas ? Ces confréries, qui existent toujours et qui fréquentent les souterrains ne tiennent pas à ce que leur nom soit divulgué à qui que ce soit. Je ne te parlerais que des Magons. Mais je crois que tu les connais.

Patrick Huet : juste un petit peu. Je les ai cités dans mon histoire « Rencontre du troisième type au Moyen-âge ».

Le vieux canut : Un bon titre ! Les ancêtres des Magons ont en effet rencontré des Extraterrestres à l’époque de Charlemagne. Du moins, ce qu’aujourd’hui on appellerait « extraterrestre », car en ce temps reculé du Moyen-âge, on les désignait sous le nom de « sylphes des airs ». Pour résumer l’affaire, dans les années 800 et quelques, les Lyonnais ont vu avec stupeur une nef volante (comme ils nommaient les ovnis ou les soucoupes volantes à cette époque) se positionner en plein coeur de la vile (place du Change) pour y déposer quatre hommes et une femme qu’ils avaient enlevés précédemment. Ces pilotes venus d’ailleurs voulaient établir des liens amicaux avec les humains. Ils avaient donc emporté ces cinq personnes, pour leur montrer leur caractère pacifique, dans l’objectif qu’ils servent d’ambassadeurs concernant leurs bonnes intentions. Peine perdue, les Lyonnais, terrorisés, ont saisi les quatre « ambassadeurs » qui ont failli terminer leur vie sur un bûcher.

Bref, échaudés par cette interpellation, ils se sont retirés avec leur famille pour ne pas être pourchassés par quelques fous éventuels, et ont formé une communauté qui s’est agrandie au fil du temps. Ils sont plusieurs centaines à vivre dans les sous-sols. Mais, attention ! Ce ne sont pas des rustres qui vivent comme à l’âge de pierre dans le froid et l’humidité. Ils ont choisi des cavernes gigantesques pour leur installation. Ils les ont aménagées à la perfection avec tout le confort moderne. Ils disposent même d’un générateur d’électricité qui leur apporte le courant dont ils ont besoin. Dans certaines de ces salles, on ne dirait même pas que ce sont des cavernes, mais ressemblent davantage à des résidences de haut de gamme.

Cela dit, si la majorité des Magons vivent dans les souterrains, un certain nombre préfèrent résider à la surface. Ils travaillent comme n’importent qui, et ce, dans diverses professions. Ils aident leurs parents sous terre, leur apportent les nouvelles du monde et assurent le ravitaillement et l’apport des nouvelles technologies.

Patrick Huet : Revenons un peu sur les problèmes qui sont survenus à un moment donné, à ces altercations.

Le vieux canut : Tu fais référence à cette affaire avec les punks. Comme je te l’ai dit, toutes les communautés s’entendent très bien. Un jour, il y a moins de deux ans, nous avons eu la surprise de voir débarquer une bande de punks qui se sont installés dans un secteur des souterrains. Le réseau est si vaste que la majeure partie est inhabitée. Je ne sais pas comment ces punks ont découvert le passage menant au deuxième niveau des sous-sols. Je suppose qu’ils ont espionné un des Magons de la surface quand il descendait. C’est vrai qu’avec eux il y a eu du grabuge, de sacrées embrouilles. Ils volaient et agressaient les membres isolés des autres communautés et avaient pour projet (ce qu’on a découvert par la suite) de dominer l’ensemble des confréries pour les obliger à travailler pour leur compte. On ne s’est pas laissé faire, tu peux me croire ! Un beau jour, nous en avons eu marre. Nous nous sommes tous unis et nous sommes partis les affronter dans leur retranchement. Ils étaient une bonne quarantaine d’après mes souvenirs. Ils ne s’attendaient absolument pas qu’on riposte. Ils pensaient nous tenir par la peur. Eh bien, nous leur avons prouvé l’inverse. Je peux t’assurer que ce fut une bagarre du tonnerre ! Une bataille comme jamais les souterrains de Lyon n’en ont connu. Tu as d’ailleurs évoqué cet épisode fracassant dans ton roman « Pénélope ou le mystère des trois vertus » .

Patrick Huet : En effet, j’ai mentionné cette bataille pour la liberté.

Le vieux canut : Ouaipe ! Et on devrait toujours se battre pour sa liberté, ne jamais accepter qu’on la réduise morceau par morceau. Les gens devraient s’insurger davantage quand on touche à leurs libertés. En tous les cas, pour mon cas personnel, ce n’est pas un vieux bougon comme moi que l’on fera taire ou obéir par des intimidations de quelque nature que ce soit.

Patrick Huet : Je veux bien le croire. Vous avez le parler franc et direct. Cela dit, vous qui avez connu plusieurs générations de Lyonnais, que pensez-vous du Lyon d’aujourd’hui ?

Le vieux canut : ça a bien changé. Y’a du bon, y’a du mauvais. Mais dans l’ensemble, c’est plutôt bon. Je me souviens d’une époque où la ville se couvrait régulièrement de brumes et de brouillard. Cela venait des Brotteaux, une très large zone de marais, une bonne centaine d’hectares ou pas loin. Il y en avait tant qu’on surnommait Lyon « Myrelingue la brumeuse ». C’est dire combien les brumes étaient fréquentes et persistantes.

Après les travaux d’assèchement, c’était terminé. On pouvait enfin disposer d’un ciel clair et d’un air frais. Les habitations ont changé elles aussi. Après une période où elles se délabraient sur les pentes, on a finalement pris soin de les rénover et d’en faire des lieux plus agréables ,du dehors comme du dedans. Tu vois, je suis un grognon, je rouspète tout le temps. Mais cela ne m’empêche pas de voir les améliorations quand il y en a, notamment les lumières. Depuis qu’on illumine les monuments et les ponts, la nuit, Lyon se transforme en une féerie de lumière. Dans ce cas précis, je suis d’accord avec le slogan qu’ils ont trouvé, « Lyon, ville lumière ».

Patrick Huet : Puisqu’on parle des ponts de Lyon, abordons le sujet du Rhône qui passe en dessous. Que pensez-vous du fleuve et de ses abords ?

Le vieux canut : Ah ! ce n’est plus le Rhône de mon enfance ! Aujourd’hui, il est dompté, canalisé par tous les travaux et les barrages qui ont régulé son cours. Mais avant… fallait voir comment il était sauvage. Avec le courant qu’il y avait, ceux qui se risquaient à le descendre à la nage étaient de sacrés bons nageurs. « La traversée de Lyon à la nage », c’était une sorte de défi que se lançaient ces gones intrépides. On subissait aussi régulièrement des inondations impressionnantes. Le Rhône en cru, c’était une force de la nature qui emportait parfois des ponts. Maintenant, avec tous ces travaux, il est assagi, il est calme.

Patrick Huet : L’Ancien, aimez-vous la littérature, les livres ?

Le vieux canut : La politesse voudrait qu’en face d’un écrivain, je dise oui. Mais je vais être franc avec toi, ce n’est pas mon loisir préféré, loin de là. Toi qui es écrivain, cela va te choquer, mais je préfère une heure à la pêche plutôt qu’une heure à lire. Honnêtement, cela m’endort de voir toutes ces pages qu’il faudrait que je lise. Alors, je les relègue dans un coin et je n’y pense plus.

Patrick Huet : Rassurez-vous, cela ne me heurte pas. Tout le monde n’est pas obligé d’aimer la lecture. Nous avons chacun des centres d’intérêt différents. C’est ce qui fait la richesse de nos sociétés. Certains aiment lire, d’autres non, c’est comme ça.

Le vieux canut : C’est vrai. Et je ne te cache pas que, moi, je n’aime pas lire. Toutefois, je ferais une petite exception pour un de tes livres « Le Rhône à pied du glacier à la mer » , celui de l’album photo. Pourquoi cette exception ? Déjà, ce livre comporte 146 pages de photos. Pour quelqu’un qui ne raffole pas de la lecture, c’est l’idéal. Mais en plus, ce qui m’a surpris, c’est que les photos montrent comment le Rhône change de physionomie depuis son départ (un torrent de montagne) jusqu’à son entrée dans la Méditerranée. Là, ça m’a vraiment soufflé. À tel point que j’ai voulu en savoir davantage, et que j’ai ensuite parcouru la partie narration. À mon grand étonnement, je ne me suis pas ennuyé une minute. Cela fourmille d’anecdotes et de connaissances, le tout écrit sur un mode captivant… En tous les cas, être parvenu à me faire lire un livre entier, à moi qui déteste la lecture, je te tire mon chapeau.

Patrick Huet : Merci l’Ancien. C’était très très agréable de discuter avec vous. Je vous remercie d’avoir accepté cet entretien et vous dis, à bientôt peut-être.

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