Entretien avec la première femme à avoir traversé la Manche à pied.

Aujourd’hui, nous avons l’honneur d’accueillir Sylvie Duvillard, une femme exceptionnelle. La première à avoir traversé la Manche en marchant sur le fond marin. Patrick Huet s’est tourné vers elle, le temps d’un entretien. Nous relatons ci-dessous les termes de leur dialogue.

Début de l’entretien avec l’aventurière.

Patrick Huet : Bonjour Sylvie Duvillard. C’est un grand honneur pour moi de vous interviewer ce matin, car vous êtes la première femme à avoir traversé la Manche à pied.

Sylvie Duvillard : Oui. Toutefois, je précise que ce n’était pas en marchant dans le tunnel qui relie la France à l’Angleterre. Ce qui serait, somme toute, assez banal. Mais en marchant sur le fond marin.

Patrick Huet : Et pour respirer ?

Sylvie Duvillard : J’avais acquis à cet effet un équipement complet de scaphandrier, ainsi qu’un éventail de bouteilles pour assurer mon alimentation en oxygène.

Patrick Huet : Tout cela devait peser un poids considérable. Or vous êtes toute menue. Comment avez-vous fait pour réussir à marcher malgré tout ?

Sylvie Duvillard : Effectivement, c’était très lourd… sur la terre ferme. Mais dans l’eau, il en va autrement, tout est beaucoup plus léger. D’ailleurs, le corps humain a du mal à descendre au-delà de quelques mètres. Il faut pousser vers le bas, car la hauteur de l’eau exerce une telle résistance qu’elle nous repousse vers le haut. Pareillement, la poussée s’exerce sur tous les objets, dont mon équipement, ce qui l’allégea considérablement. Je dois ajouter que c’est grâce au poids de celui-ci que j’ai pu rester sur le fond de la mer et marcher dessus comme je l’avais projeté, sinon j’aurais avancé en flottant entre deux eaux, ce qui, bien sûr, n’était pas mon objectif.

Patrick Huet : Peut-on marcher facilement sur le sol, en dessous de la mer ?

Sylvie Duvillard : Facilement n’est pas le premier mot qui me viendrait à l’esprit. D’une part, ce n’est pas une prairie plane et régulière. Le terrain vous réserve parfois des creux ou des bosses qu’il faut savoir repérer selon la disposition des algues pour ne pas trébucher. D’autre part, les algues n’ont rien de commun avec un champ de blé. Elles flottent autour de vous (ou au-dessus), votre pied s’y agrippe parfois et s’y enserre. Heureusement, à partir d’une certaine profondeur, elles se raréfient, par manque de lumière, je suppose.

Patrick Huet : Et la faune ? Les bêtes ?

Sylvie Duvillard : J’ai croisé des multitudes de poissons. Certains se déplaçaient en de larges bans. Cela dit, il ne faut pas me demander de quelles espèces il s’agissait, car j’avoue mon ignorance en ce domaine. J’en connais quelques-uns, évidemment, mais pas la plupart d’entre eux. Par moments, ils tournaient autour de moi comme des papillons, curieux de voir ce qu’était cette mystérieuse masse qui se déplaçait au fond de l’eau.

Patrick Huet : Il n’y avait pas que de gentils poissons.

Sylvie Duvillard : Vous faites peut-être référence à ces deux marlins ? Pour tout dire, je ne sais pas ce qu’ils faisaient là dans la Manche. Mais après tout, un poisson nage où il veut. Les marlins sont d’énormes poissons carnivores, dépassant parfois les 800 kg. Leur bec se termine par une longue pointe par lequel ils harponnent leur proie ou leur adversaire.

Patrick Huet : Un peu comme un poisson-scie ?

Sylvie Duvillard : Si on veut. Bien que leur pointe soit différente. Pour en revenir à l’incident, en principe, je ne risquais rien des carnassiers, vu qu’aucune odeur ne s’échappait de mon scaphandre. Quoi qu’il en soit, et à ma grande surprise, ils m’ont chargée. Pour défendre ma vie (car une déchirure de mon scaphandre aurait entraîné ma noyade immédiate), j’ai utilisé le fusil à harpon dont je m’étais munie par précaution.

Patrick Huet : Et c’est là que le cauchemar a commencé ! Car le marlin blessé laissa échapper un filet de sang, ce qui attira des monstruosités sans nom.

Sylvie Duvillard : Hélas, oui ! Il faut dire que je me trouvais dans la fosse ?

Patrick Huet : La fosse ?

Sylvie Duvillard : Oui. Le fond de la Manche est en moyenne à 30 m au-dessous de la surface. Mais à un certain endroit, il chute brusquement jusqu’à – 70 m, avant de remonter plus loin à sa profondeur habituelle de – 30 m. C’est ce qu’on appelle une fosse marine. Et dans cette fosse, rampaient des créatures qui n’auraient jamais dû s’y trouver, et dont personne au monde n’aurait soupçonné l’existence.

Patrick Huet : Des crabes géants !

Sylvie Duvillard : Et des langoustes géantes aussi. Des bêtes d’une longueur avoisinant les trois mètres, et des pinces encore plus monstrueuses, capables de broyer mon scaphandre, de le couper en deux et moi avec. Je les ai vus à l’oeuvre. Ces pinces sont plus puissantes que les pelles mécaniques des engins de chantier. À ce propos, je tiens à vous féliciter pour votre travail d’auteur. Car la description que vous en avez faite dans le roman « La traversée de la Manche à pied et en scaphandre » correspond exactement à la réalité. Ce sont des créatures dont la carapace constitue un blindage naturel et d’une robustesse inouïe contre la plupart des armes courantes.

Patrick Huet : Ces bêtes terrifiantes ne se tenaient pas dans cette fosse par hasard.

Sylvie Duvillard : C’est vrai. Ainsi que l’avez si bien raconté dans le roman, elles sont le fruit d’une manipulation génétique entreprise par une équipe de scientifiques dirigée par un individu complètement fou. Leur projet était d’en produire suffisamment pour s’en servir comme arme. Une armée de créatures blindées, dirigées à distance grâce aux implants insérés dans leur crâne.

Patrick Huet : C’est pourtant ce chef-là qui vous a sauvé de l’attaque des crabes géants.

Sylvie Duvillard : Pas exactement. En fait, j’avais atteint le sas d’entrée de leur base sous-marine. Ses hommes n’ont eu qu’à me cueillir et m’emprisonner dans cet antre infernal. Mais vous connaissez les lieux aussi bien que moi, n’est-ce pas ?

Patrick Huet : En effet. J’ai eu grand plaisir à décrire cette base secrète et ses appareillages sophistiqués dans le roman dont vous êtes l’héroïne. Avec toutefois des frissons glacés en traduisant sur papier ce que mon regard intérieur percevait.

Sylvie Duvillard : comme maison de l’Horreur, on ne peut faire mieux. Même si tout était aseptisé, comme il convient à milieu scientifique, l’horreur tenait dans ce qui s’y déroulait. Des expériences encore plus monstrueuses que celles qui avaient produit les crabes géants qui m’ont poursuivie.

Patrick Huet : Qu’est-ce qui vous a fait tenir, moralement, s’entend ? Alors que vous êtes une femme plutôt effacée.

Sylvie Duvillard : J’étais surtout très timide. Je me laissais facilement marcher sur les pieds. Je suivais bêtement les ordres qu’on me donnait, sans réagir, sans même penser que je pouvais m’opposer à ce qui me paraissait inconvenant. À y réfléchir, je craignais aussi le regard des autres, et que l’on m’étiquette comme quelqu’un qui ne respecte pas ce qui est édicté comme étant la norme. Je voulais tant me fondre dans ce que je pensais être la normalité, celle que me divulguaient les médias. En définitive, je n’étais qu’une branche morte, un pion que tout un chacun pouvait manipuler à son gré. Un pion qui n’était pas censé réfléchir, mais obéir.

Voilà pourquoi, j’avais entrepris cette marche sous la Manche dans la discrétion la plus absolue. À l’époque de sa préparation, j’étais encore cette personne qui s’inclinait devant l’autorité (celle de son entourage autant que celle des médias). Je n’aurais jamais pu supporter les moqueries et les propos sournois dont on m’aurait abreuvé.

Mais il s’est passé quelque chose au fond de la mer. Quand j’ai subi cette attaque de crabes géants, l’horreur était telle que j’aurais dû être paralysée de terreur, comme je l’étais face à mes collègues de travail. C’est l’inverse qui se produisit. Une décharge d’adrénaline d’une intensité si foudroyante qu’elle balaya toutes les barrières du présent ainsi que toutes celles qui s’étaient accumulées au fil des ans et qui avaient brimé ma personnalité fondamentale.

À l’issu de ce combat contre les monstres marins, c’est la véritable Sylvie qui a réapparu et qui a repris les commandes de sa vie. Une Sylvie capable d’affronter les monstres de ce monde, que ce soit des monstres marins ou des monstres humains, qu’ils soient de simples collègues de travail ou des ministres de gouvernement. Qu’ils soient des banlieusards désargentés ou des milliardaires au yacht à la proue hautaine. Plus jamais la Sylvie d’aujourd’hui ne se laissera imposer et brimer comme par le passé. J’ai retrouvé ma véritable nature, et je sais vers quoi destiner ma vie.

Patrick Huet : J’en suis très heureux pour vous. J’aurais une autre question. Vous avez acquis la célébrité à la suite de votre aventure sur le fond de la mer, quel serait la conclusion que vous aimeriez transmettre à nos lecteurs.

Sylvie Duvillard : Soyez libres ! Luttez pour votre liberté de penser, votre liberté d’agir. Ne laissez jamais une quelconque autorité décider pour vous, décider de ce que vous serez, décider de l’orientation de votre vie. Ne vous laissez pas impressionner par les menaces, que celles-ci viennent de vos collègues, de vos employeurs ou d’une quelconque autorité qui outrepasse les limites de votre horizon.

Soyez votre propre guide ! Exercez votre faculté de raisonnement pour séparer le vrai du faux. Ayez confiance en vous. Sachez aussi, que tout le monde n’est pas gentil et bienveillant dans cet univers et qu’il arrivera des moments où il faudra lutter pour conserver votre liberté. Ne refusez pas de vous opposer à celui ou à celle dont l’objectif évident est de vous écraser. Soyez maître de votre vie, prenez-en la direction, mais aussi connaissez votre but. Si vous ne le connaissez pas, essayez de le formuler peu à peu (par exemple en écrivant de bribes de ce que vous ressentez être votre but dans la vie). Je terminerai par deux mots : soyez indestructible !

Patrick Huet : Merci pour ces conseils, Sylvie Duvillard. Nous serons tous indestructibles ! J’ai été ravi de m’entretenir avec vous. Je vous dis au revoir. J’invite également les lecteurs à découvrir l’aventure extraordinaire que vous avez vécue dans le roman : « La traversée de la Manche, à pied et en scaphandre » que l’on trouve chez son éditeur en cliquant sur ce lien « La Manche » . Merci.

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